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La demande de restitution du crâne de l’Almamy Bokar Biro Barry : portée historique et enjeux politiques d’un processus mémoriel en cours

8 août 2026

Bokar Biro Barry

Introduction. La question des restes humains africains conservés dans les collections publiques françaises occupe, depuis une dizaine d’années, une place croissante dans les relations entre la France et ses anciennes colonies. Elle s’inscrit dans un mouvement plus vaste de restitution du patrimoine culturel africain, dont le Rapport Sarr-Savoy de 2018 a constitué un jalon doctrinal important, et que la loi française du 26 décembre 2023 relative aux restes humains a partiellement traduit dans le droit positif. Pour rappel, Le Rapport Sarr-Savoy de 2018 (officiellement intitulé : « Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle ») est un document historique remis au président français Emmanuel Macron le 23 novembre 2018 par l’universitaire sénégalais Felwine Sarr et l’historienne de l’art française Bénédicte Savoy. Ce rapport préconise la restitution pérenne et définitive d’au moins 90 000 œuvres d’art d’Afrique subsaharienne spoliées durant la période coloniale et conservées. C’est dans ce cadre juridique que s’inscrit la démarche entreprise par la République de Guinée, qui a officiellement demandé, le 27 juillet 2026, la restitution du crâne de l’Almamy Bokar Biro Barry, dernier souverain indépendant de l’État théocratique du Fouta-Djalon.

Cette demande, annoncée le 6 août 2026 par le ministre guinéen de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat, Moussa Moïse Sylla, sur les ondes de Radio France Internationale (RFI), ne constitue pas encore un retour effectif : il s’agit, à ce stade, d’une requête officielle transmise à Paris, à laquelle les autorités françaises ont répondu fin juillet 2026 en confirmant la localisation des restes au Musée de l’Homme. C’est cette étape de la reconnaissance et de la demande, préalable à toute restitution matérielle, que le présent article se propose d’analyser, en la resituant dans son contexte historique et en en dégageant la portée politique et mémorielle pour la Guinée contemporaine.

Le contexte historique de la décapitation de Bokar Biro Barry et la chute de l’Etat théocratique du Fouta-Dalon

Né vers 1857 à Timbo, capitale de l’imamat du Fouta-Djalon, Bokar Biro Barry appartient à la lignée des almamys issus de l’alternance instaurée au XVIIIe siècle entre les deux familles régnantes du Fouta-Djalon, les Soriya et les Alphaya. En effet, pour assurer une alternance paisible au Fouta-Djallon, deux familles se succèdent au trône tour à tour tous les deux (2) ans. Ce sont d’un côté les Alphaya qui sont les descendants et partisans de Karamoko Alfa (Alfa Ba), l’initiateur spirituel et premier chef du djihad. Ils représentaient historiquement la faction cléricale, plus axée sur la piété, l’érudition religieuse et le conservatisme. De l’autre côté, il y a les Soriya qui sont les descendants et partisans d’Ibrahima Sory Mawdo (Sory l’Ancien), le brillant chef militaire qui prit le relais pour consolider l’État par les armes. Ils incarnaient une faction plus pragmatique, militaire et orientée vers la gestion temporelle du pouvoir.

Bokar Biro accède au pouvoir en 1890 par un coup d’état militaire sanglant avec l’assassinat de son compère Alfa Mamadou Pâté dans un contexte de vive rivalité dynastique. En effet, En août 1890, le long règne de l’Almamy régnant, Ibrahima Sory Donhol Fella, s’achève par sa mort. Fidèle aux coutumes de l’Imamat, le puissant Conseil des Anciens de Fugumba se réunit pour désigner le successeur au sein de la faction Soriya. Le Conseil écarte Bokar Biro et porte son choix sur son frère aîné, Alfa Mamadou Pâté, jugé plus conciliant, plus populaire et plus favorable aux intérêts du commerce (ainsi qu’aux diplomates français). Doté d’un tempérament de guerrier et refusant d’être évincé, Bokar Biro conteste immédiatement cette décision. Il rassemble les guerriers qui lui sont fidèles et marche sur la capitale, Timbo. Une violente confrontation armée éclate entre ses partisans et ceux de l’Almamy légitime. Bokar Biro l’emporte par les armes. Son frère, Alfa Mamadou Pâté, est assassiné. : Bokar Biro s’auto-proclame Almamy et impose son autorité par une politique énergique qui lui vaut autant de fidélités que d’oppositions internes. Treizième almamy de sa lignée, il gouverne un État théocratique fondé au début du XVIIIe siècle, structuré en neuf provinces et doté d’institutions politico-religieuses complexes, alliant pouvoir temporel et autorité islamique.

À la fin du XIXe siècle, le Fouta-Djalon devient un enjeu stratégique pour la France, soucieuse d’asseoir son emprise sur l’intérieur de la Guinée face aux ambitions britanniques dans la région. Plusieurs missions françaises tentent d’obtenir la signature d’un traité de protectorat. Bokar Biro, tout en manœuvrant diplomatiquement, refuse in fine de se soumettre. Selon la tradition historiographique locale, il aurait substitué à sa signature la formule « Bismillah » (« au nom de Dieu ») sur le document qui lui était soumis, signe d’un refus déguisé de reconnaître la tutelle coloniale. Son rapprochement avec Samory Touré, alors en résistance armée contre l’avancée française plus à l’Est, achève de le désigner comme un adversaire à abattre aux yeux de l’administration coloniale.

Profitant des divisions internes au Fouta-Djalon et de l’appui de rivaux locaux, dont le chef Alfa Yaya Diallo, le puissant Chef du Diwal de Labé, les troupes coloniales commandées par le capitaine Muller infligent une défaite décisive aux forces de Bokar Biro lors de la bataille de Porédaka, le 14 novembre 1896. Combattu par une partie des chefs du royaume, l’Almamy affronte seul, avec l’appoint d’un contingent samorien, une armée française mieux équipée. Poursuivi après sa défaite, épuisé par plusieurs jours de fuite à travers le Telimélé et le Kébou, il est rattrapé et tué dans le district de Botorê, près de Mamou, quelques jours plus tard. Sa mort marque la fin de l’indépendance du Fouta-Djalon, désormais intégré à l’empire colonial français sous forme de protectorat.

La décapitation : un trophée de guerre colonial

Conformément à une pratique alors répandue dans les territoires conquis par la France, où l’exhibition de restes humains servait à la fois de preuve de victoire et d’instrument scientifique pour l’anthropologie physique de l’époque, le corps de l’Almamy est décapité après sa mort et son crâne emporté en métropole. Selon des témoignages d’alors, la tête décapitée de l’Almamy a été transportée de Timbo à Dubréka sous la contrainte par sa propre mère Néné Diariou pour être remise au Gouverneur De Beckman. Ce geste, loin d’être anecdotique, relève d’un système colonial de prélèvement et de collection des restes humains africains, dont le cas de Bokar Biro n’est pas isolé. Conservé depuis plus d’un siècle au Musée de l’Homme à Paris, le crâne de l’Almamy y figure comme l’un des vestiges de cette histoire de la violence coloniale appliquée aux corps des vaincus.

La demande de restitution des vestiges guinéennes en France : cadre juridique et déroulement

La démarche des autorités guinéennes s’appuie directement sur la loi française du 26 décembre 2023 relative à la restitution des restes humains appartenant aux collections publiques, qui permet, sous certaines conditions, le retour de restes humains à des États étrangers à des fins de funérailles dignes. Cette démarche fait suite à une première requête déposée à la mi-juillet 2026 concernant les objets personnels de l’Almamy Samory Touré ; les recherches menées en réponse à cette première demande ont permis d’identifier, fin juillet, la présence au Musée de l’Homme du crâne de Bokar Biro.

La demande officielle a été transmise à Paris le 27 juillet 2026.  Pour en assurer le suivi scientifique et diplomatique, les autorités guinéennes ont constitué un comité scientifique chargé de préparer les modalités pratiques du retour, qu’elles espèrent voir aboutir dans un délai d’un à deux ans. Selon plusieurs sources de presse guinéenne, les restes ne seraient pas destinés à une exposition muséale mais à une inhumation dans le respect des traditions funéraires ; deux lieux sont à ce stade envisagés pour la sépulture de Bokar Biro, Conakry ou Timbo, ancienne capitale de l’imamat, assortie d’obsèques nationales.

Il importe de souligner, dans une perspective scientifique, le statut encore incertain de cette procédure : au 6 août 2026, il s’agit d’une demande officiellement transmise et dont la réception a été accusée par la partie française, non d’une restitution effective. L’expression de « retour du crâne », largement reprise dans la presse guinéenne et internationale, anticipe donc sur un processus administratif et diplomatique qui reste, à ce stade, à finaliser.

Importance mémorielle d’une restitution symbolique

Cette demande des autorités guinéennes inscrit explicitement Bokar Biro dans le même panthéon national que Samory Touré et les figures de résistance en Guinée, esquissant ainsi une histoire nationale unifiée de la résistance à la colonisation, par-delà la diversité régionale et dynastique des sociétés précoloniales guinéennes.

À l’échelle locale, la mémoire de Bokar Biro s’est maintenue depuis 1896 par la tradition orale, notamment à Botorê, où sa tombe demeure un lieu de mémoire visité par les populations du Fouta. Les reportages de différentes presses menés sur place auprès des habitants ont permis de recueillir des versions orales des circonstances de sa mort, relatant sa fuite après la défaite de Porédaka et les paroles qui lui sont attribuées dénonçant l’abandon dont il se sentait victime de la part des provinces du Fouta. Cette mémoire villageoise, longtemps restée en marge de l’historiographie nationale — certains auteurs guinéens ont pu parler, à propos de Bokar Biro, d’une forme de « conspiration du silence » entourant son rôle historique par rapport à celui d’autres figures plus consensuelles —, retrouve aujourd’hui une actualité nouvelle avec la demande de restitution.

Portée politique et mémorielle de la demande de restitution du crâne de Bocar Biro Barry

De prime abord, cette demande est perçue comme un acte de souveraineté culturelle. En effet, pour les autorités guinéennes, la demande de restitution dépasse la seule dimension patrimoniale. Elle est présentée comme un acte de souveraineté culturelle et de réparation symbolique, s’inscrivant dans la continuité de la première demande relative aux objets de Samory Touré. En articulant ces deux démarches, l’État guinéen construit un récit mémoriel cohérent de la résistance à la colonisation, mobilisable dans la production d’une identité nationale partagée par des populations aux histoires précoloniales distinctes — Fouta-Djalon théocratique d’un côté, empire mandingue de Samory de l’autre.

Dans un second temps, cette demande est un cas particulier dans la politique française de restitution En effet, la demande guinéenne intervient dans un contexte régional et continental de multiplication des requêtes africaines portant sur des restes humains et des biens culturels conservés en Europe, dont la restitution à l’Algérie, en 2020, des crânes de vingt-quatre résistants du XIXe siècle ou celle de vingt-six (26) œuvres au Bénin, en 2021, constituent des précédents notables. Le cas de Bokar Biro présente cependant une spécificité : il s’agit de restes humains, non d’objets, ce qui mobilise un cadre juridique distinct — celui de la loi de 2023 — plus restrictif et plus récent que celui applicable aux biens culturels, et dont c’est l’une des premières applications concrètes à l’Afrique de l’Ouest francophone.

Les limites et incertitudes du processus

Professeur Mamadou Dindé Diallo
Auteur : Professeur Mamadou Dindé Diallo, Historien (Vice-Recteur à l’Université Julius Nyerere de Kankan, Chevalier de l’OIPA du CAMES)

En tant que processus encore en cours, cette demande soulève plusieurs questions que l’historien doit se garder de trancher prématurément : le calendrier effectif de la restitution, annoncé de manière prudente à un horizon d’un à deux ans par les autorités guinéennes elles-mêmes ; l’authentification scientifique des restes attribués à Bokar Biro et à ses proches, un siècle et quart après leur prélèvement ; enfin, les modalités concrètes de leur inhumation, entre Conakry et Timbo, qui ne sont pas sans portée politique dans un pays où l’ancrage régional des symboles nationaux reste sensible.

Conclusion. Au terme de cette analyse, il ressort que la demande de restitution du crâne de l’Almamy Bokar Biro Barry, formalisée le 27 juillet 2026, constitue un moment significatif de la politique mémorielle guinéenne contemporaine. Elle réactive, cent trente (130) ans après la bataille de Porédaka, l’histoire d’une résistance armée à la conquête coloniale et lui confère une actualité politique nouvelle, à la croisée du droit international des restitutions, de la diplomatie culturelle franco-guinéenne et de la construction d’un récit national de la résistance. Si le retour effectif des restes demeure un horizon annoncé plutôt qu’un fait accompli, la demande elle-même — par sa formulation, sa médiatisation et la mobilisation d’un comité scientifique — constitue déjà un objet d’étude à part entière pour l’histoire du temps présent, révélateur des usages contemporains du passé colonial en Guinée.

 

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Last modified: 8 août 2026

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