
Aujourd’hui, au Centre culturel Ka Werde, un échange avec mon grand frère Thierno Mamoudou Diallo, alias Gilmare — figure majeure de notre musique et pilier du Kolima Jazz de Labé —, m’a conduit à une réflexion profonde. Au fil de notre discussion sur le bouillonnement du web et la frénésie des réseaux sociaux, un constat s’est imposé. En ma qualité d’artiste, d’acteur culturel et d’ancien responsable de la législation culturelle guinéenne au CNT, il est de mon devoir d’apporter une contribution éclairée au débat national.
La culture de notre pays possède une histoire noble, exigeante et sacrée. C’est précisément au nom du respect dû aux créateurs et à la mémoire de notre Nation qu’il convient de rappeler une distinction fondamentale : toute célébrité n’est pas une légende.
Il existe en Guinée deux figures distinctes qu’il convient de ne plus amalgamer :
Les artistes du devoir (la génération pionnière) : Ce sont celles et ceux qui ont servi la République dès 1958 avec passion, patriotisme et abnégation. Sans cachets mirobolants ni conditions matérielles décentes, ils ont porté le flambeau guinéen au sommet de la scène internationale. Pensons à la légende Sow Baïlo, parti représenter notre pays en Russie dès 1961. Rappelons-nous son périple avec d’autres lors de l’inauguration du Palais du Peuple : trois jours de voyage éprouvants depuis Labé, à ne manger que deux fois sur la route, au barrage de Linsan. Voilà le prix du sacrifice républicain.
Les artistes du marché (la génération d’après 1990) : Issue de la Deuxième République, cette génération évolue dans un environnement culturel plus libéral. Ses réussites sont louables et son talent incontestable, mais ses œuvres s’inscrivent dans une logique de carrière et d’économie de marché. Leurs succès financent des parcours personnels ; ils ne relèvent pas du même engagement désintéressé envers la patrie que celui de leurs aînés.
Offrir des véhicules, des logements ou des gratifications financières aux artistes contemporains est un geste généreux que l’État ou des mécènes peuvent accomplir au nom de la solidarité. Mais, de grâce, préservons le sens des mots. Le titre de « légende » ne s’achète pas, ne se brade pas et ne s’attribue pas au gré des tendances éphémères des réseaux sociaux. Il doit demeurer l’apanage exclusif de celles et ceux qui ont marqué l’Histoire par leur dévouement exceptionnel.
L’attention prioritaire du Président de la République, du Gouvernement et du ministère de tutelle doit se porter sur ces pionniers qui ont consacré leur vie entière au rayonnement de la Guinée :
Nos pionniers de la scène et de l’écran : M’Mama Pessé, Nadouba Bangaly (Benso Sodia), Tantie Adama (Lewrou Djéré), Tonton Kamano (président de l’Association des anciennes troupes affiliées à la RTG), Tonton Abdoulaye Breveté (chanteur du Télé Jazz de Télimélé), ainsi que l’ensemble des sociétaires de nos orchestres nationaux et régionaux (Bembeya Jazz, Balla et ses Balladins, Kolima Jazz, Nimba Jazz…).
Les gardiens de notre mémoire : Les pionniers du cinéma professionnel, nos écrivains et les grandes figures du théâtre national.
Ces hommes et ces femmes ont tout donné à la Guinée sans jamais rien exiger en retour. Ce sont eux qui incarnent nos véritables légendes et constituent le socle de notre patrimoine national. Ce sont eux, enfin, qui nous ont inspirés et dont les œuvres nourrissent encore aujourd’hui la création contemporaine.
C’est pourquoi je persiste et signe : notre pays compte de nombreux artistes méconnus à l’ère du numérique qui sont de véritables légendes, tout comme il compte plusieurs artistes extrêmement célèbres aujourd’hui qui ne le sont pas. Ce n’est pas la notoriété qui fait la légende, mais bien le service rendu à la Nation.
Je reste pleinement disposé à participer à tout débat constructif afin de mettre mon expertise au service de politiques publiques ambitieuses, pour une revalorisation juste et durable de notre patrimoine culturel.
Mamadou Thug, comédien, artiste et acteur culturel
L’article Ne galvaudons pas le titre de « légende » est apparu en premier sur Guinee7.com.
Last modified: 3 août 2026





